« Penser, c'est dire non » (explication de texte)
Par Gabriel Kerneis le mardi 10 octobre 2006, 11:52 - Savoirs - Lien permanent
Suite à l'afflux de requêtes (google) pour une explication de texte sur la
célèbre citation d'Alain Penser, c'est dire non
, voici, pour ne pas
décevoir les internautes avides de savoir, une petite interprétation. Elle est
personnelle et je ne suis pas plus professeur de philosophie que
vous[1] ; ce ne sont donc que des pistes de
réflexion, sans prétention à une quelconque vérité.
Notes
[1] Si vous êtes professeur de philosophie, je serais honoré de recevoir vos commentaires.
Citation
Commençons par la citation elle-même, remise dans son contexte :
Penser, c'est dire non. Remarquez que le signe du oui est d'un homme qui s'endort ; au contraire le réveil secoue la tête et dit non. Non à quoi ? Au monde, au tyran, au prêcheur ? Ce n'est que l'apparence. En tous ces cas-là, c'est à elle-même que la pensée dit non. Elle rompt l'heureux acquiescement. Elle se sépare d'elle-même. Elle combat contre elle-même. Il n'y a pas au monde d'autre combat. Ce qui fait que le monde me trompe par ses perspectives, ses brouillards, ses chocs détournés, c'est que je consens, c'est que je ne cherche pas autre chose. Et ce qui fait que le tyran est maître de moi, c'est que je respecte au lieu d'examiner. Même une doctrine vraie, elle tombe au faux par cette somnolence. C'est par croire que les hommes sont esclaves. Réfléchir, c'est nier ce que l'on croit. Qui croit ne sait même plus ce qu'il croit. Qui se contente de sa pensée ne pense plus rien. Je le dis aussi bien pour les choses qui nous entourent (...) Qu'est ce que je verrais si je devais tout croire ? En vérité une sorte de bariolage, et comme une tapisserie incompréhensible. Mais c'est en m'interrogeant sur chaque chose que je la vois (...) C'est donc bien à moi-même que je dis non.
ALAIN
Propos sur les pouvoirs, L'homme devant l'apparence, 19 janvier 1924, n° 139
ou Propos sur la religion, LXIV
Explication
Explication rapide, comme on m'a appris à les faire au lycée (enfin prenez garde, là je vais vite, dans un devoir rédigé il faudrait détailler plus) :
La thèse est posée dès la première phrase : penser, c'est dire non. Sans ambiguité, Alain définit le sens du mot penser. Il continue par une observation, analogie où il compare l'endormissement à l'acquiessement, le réveil à la dénégation. Métaphoriquement, le non est ainsi doté d'une valeur plus positive que le oui, comme si le non était l'éveil de la pensée.
Dire non, certes, mais non à quoi ? Alain précise sa thèse : la pensée dit non à la pensée. Dire non, c'est affronter avec sa pensée sa propre pensée. C'est remettre en cause les évidences, porter en permanence attention à ce que l'on pense, pour s'assurer de sa justesse. C'est, pour Alain, le combat par excellence.
Alain aborde alors rapidement les notions de responsabilité individuelle (je suis seul responsable de mes pensées, c'est à chacun de faire l'effort de dire non, de se remettre en question) et de liberté (l'asservissement résulte de l'acceptation tacite d'une domination, la liberté d'une réflexion critique sur l'oppression). Les titres des ouvrages dans lesquels cet extrait s'insère prenne alors tout leur sens : propos sur la religion et, surtout, sur les pouvoirs.
Alain va plus loin encore en affirmant que même le vrai devient faux si on ne l'interroge pas en permanence. Une condition de vérité se dessine : ne peut être vrai que ce dont je me demande à tout instant s'il n'est pas faux, et que je confirme ainsi perpétuellement dans son statut de vérité. Cela devient même pour Alain une condition d'existence de la pensée elle-même, et l'on pense inévitablement à Platon lorsqu'il dit que celui qui croit ne sait pas qu'il croit : le premier pas pour Platon, celui de savoir qu'on ne sait pas, est ici le pivot de la thèse, l'éternelle démarche à toujours recommencer.
Enfin, Alain affine sa thèse encore un peu plus en expliquant que penser, c'est porter un regard sur le monde. Toute interprétation du monde qui nous entoure est un acte de pensée, et cet acte doit être critique pour se prémunir de l'illusion, de l'erreur. On sent, sous la revendication philosophique, une démarche presque scientifique.
Penser, ce n'est donc pas dire non aux autres, ou alors pas seulement. C'est, avant tout, se dire non à soi-même, en permanence, pour s'assurer de penser juste, de penser droit.
Pistes de réflexion
Penser, est-ce dire non ?
- Réponse évidente : pas toujours. Je peux aussi penser oui à certaines choses.
- Penser, c'est se poser des questions. Parfois, dire oui est acte
de pensée car il remet en cause un courant de pensée dominant (par exemple,
dire
oui, tous les hommes sont égaux
au XVIIIe siècle). Mais alors, dire oui n'est rien d'autre que dire non au non. C'est la thèse d'Alain. - Penser, ce n'est pas seulement dire non ; ce n'est pas
suffisant. Dire
le Soleil ne tourne pas autour de la Terre
ne vaut rien sans une démonstration. Dire non est une première étape, mais il faut ensuite reconstruire quelque chose à la place. Alain semble éluder cette partie, ou plutôt l'intégrer dans un non perpétuel, comme si la remise en cause produisait naturellement l'émergence de la vérité. Au contraire, il semble exister des cas où, bien plus qu'une doctrine, on affronte une absence de théorie (notamment en science). Il faut alors commencer par dire non à la léthargie ambiente, mais l'acte de pensée ne saurait se résumer à cette opposition ; il faut plus pour expliquer le processus intellectuel de construction d'une argumentation. - ...
Cette liste sera complétée au fur et à mesure. N'hésitez pas à laisser vos commentaires et vos suggestions grâce à la petite boîte ci-dessous.


Commentaires
« Penser, c'est dire non » est le genre de phrase que l'on peut se permettre d'écrire bien en vue pour se rappeler de remettre les choses en cause ; par ailleurs, cela vous fera passer pour anarchiste ou nihiliste ou je ne sais quel autre truc cool parmi les gens qui se seront arrêtés au sens premier de la phrase et c'est toujours de bon goût. Ahem.
Quelqu'un défendait (il me semble que c'est Bergson dans La Pensée et le Mouvant mais je suis un peu dans les brumes là) que la science n'avance que par une perpétuelle remise en question. L'auteur en question se limitait à la science, mais évidemment rien n'empêche d'appliquer la même idée à tout type de réflexion.
C'est d'ailleurs ce qu'essaient d'enseigner les gourous de l'innovation et autres coachs professionnels : le "thinking out of the box" (si quelqu'un a une traduction moins pourrite que « penser hors de la boîte », merci de me le faire savoir), ce n'est rien d'autre que dire non aux idées préconçues.
Penser hors des sentiers battus ?
« Penser hors des sentiers battus ? »
C'est parfait, je note.
je voulais juste ajouter que penser c'est une preuve d'intelligence et de prise de position en effet on ne peut refuter ou adhérer a quelque chose sans y avoir préalablement refléchi et donc avoir peser le pour et le contre en les mettant sur le même pied d'estale et j'insiste sur ce détail. on peut très bien penser puis accepter une proposition penser n'est juste que le processus precédent l'opinion propre de chacun. voila et jvoulais aussi vous remercier ce site ma eclaircie sachant qu'il s'agit de mon sujet de dissertation!
je suis heureuse, après avoir jeté un rapide coup d'oeil à cette brève explication d'en arriver aux mêmes conclusions! En effet, rien de tel pour se rassurer que de voir que ce que l'on pense n'est pas aussi tarabiscoté qu'on le croit (ce qui du coup dénote d'un certain manque d'autocritique, mais soit). Merci de mettre ce genre d'explication en ligne!
une petite touche perso ici. chacun a commenté l'opposition du non au oui sans tenter de qualifier le mot penser. Penser, est-ce réfléchir? Penser c'est vivre, c'est exister. Douter c'est penser. Les méditations métaphysiques de Descartes l'expliquent d'ailleurs mieux que moi. Douter est le début d'une réflexion. C'est pour moi uniquement le réflexion qui permet de dire non, de savoir pourquoi on doute et de remettre en question la chose... Penser est une latence, la réflexion une véritable action de tenter de mettre un ordre aux idées, de s'approcher de l'entendement et de debuter une dialectique.
Attention a ne pas prendre cette phrase au pied de la lettre, sinon l'enfant ne voulant pas manger sa soupe pense...
vient alors la suite du texte qui développe l'idée de départ, qu'est ce que penser?
penser c'est ne pas accepter un idée reçu sans l'avoir méditée, sans l'avoir juger. Puisque je juge, je peux débattre, réfléchir, et donc éxister. La citation de Descartes prend alors tout son sens: "je pense donc je suis"...
J'éxiste en tant q'être puisque je peux remettre en question ce que l'on me dit, donc je suis considéré par mon interlocuteur.
Tout les Hommes ont la capacité de penser, mais savent t'ils penser?
vous voyez par curiosité je me suis rendu sur ce site j'ai voulu être sure que ce qu'avait dit mon prof de philo était bien vrai !!! effectivement on parle d'intelligence lorsque l'on s'oppose a une idée mais ou est l'intelligence lorsque l'on en a aucune...