Elle était là. Sous la statue de Danton, métro Odéon. Elle était là, le soleil dans les cheveux, l'ombre du feuillage jouant sur son visage. Elle était là, avec son pantalon vert, ses vêtements légers. Elle était là à attendre une amie. Elle était là à lire En attendant Godot, dans cette petite édition à la couverture blanche, sobre, où le titre se détache idéalement. Elle était là, et j'avais mon appareil photo.

J'ai eu peur, je me suis détourné. Peur de déranger, de paraître voyeur, dragueur, que sais-je encore. Peur alors qu'il n'y avait là qu'un instant fugitif à saisir sans hésiter. Peur alors que déjà, mon esprit composait la prise de vue idéale, le moment magique. Les gens passant autour d'elle, elle lisant, en attendant, en attendant Godot. Cadrage vertical, focale 1,8 au 1/2000ème. C'était évident, limpide, magique... et je n'ai pas osé. Je me suis détourné pour prendre en photo cet abruti de vélo, accroché à la grille du métro. Abruti de vélo qui ne pouvait pas bouger. Le temps que je me décide, que je me retourne vers elle, son amie était là. Le livre refermé.

Je repense à une après-midi de septembre, dans les jardins du Luxembourg. Je repense à un couple en sursis qui lisait le règlement. Je repense à une photographe qui les dérangea à peine, juste pour leur demander le droit de les photographier. Je repense et m'interroge : faut-il capter le moment, sans rien dire, au risque d'être vu et que l'harmonie se brise ? Faut-il au contraire prévenir, demander, et tenter de recomposer, dans une pose nécessairement figée, la souplesse de l'instant qui nous a tant ému.

Je me demande comment faisait Doisneau. En prenant le métro, j'ai dans la tête une superbe photo... qui n'existera jamais.