Rater une photo
Par Gabriel Kerneis le jeudi 19 avril 2007, 15:24 - Expériences - Lien permanent
Elle était là. Sous la statue de Danton, métro Odéon. Elle était là, le
soleil dans les cheveux, l'ombre du feuillage jouant sur son visage. Elle était
là, avec son pantalon vert, ses vêtements légers. Elle était là à attendre une
amie. Elle était là à lire En attendant Godot
, dans cette petite édition
à la couverture blanche, sobre, où le titre se détache idéalement. Elle était
là, et j'avais mon appareil photo.
J'ai eu peur, je me suis détourné. Peur de déranger, de paraître voyeur,
dragueur, que sais-je encore. Peur alors qu'il n'y avait là qu'un instant
fugitif à saisir sans hésiter. Peur alors que déjà, mon esprit composait la
prise de vue idéale, le moment magique. Les gens passant autour d'elle, elle
lisant, en attendant, en attendant Godot
. Cadrage vertical, focale 1,8
au 1/2000ème. C'était évident, limpide, magique... et je n'ai pas osé. Je me
suis détourné pour prendre en photo cet abruti de vélo, accroché à la grille du
métro. Abruti de vélo qui ne pouvait pas bouger. Le temps que je me décide, que
je me retourne vers elle, son amie était là. Le livre refermé.
Je repense à une après-midi de septembre, dans les jardins du Luxembourg. Je repense à un couple en sursis qui lisait le règlement. Je repense à une photographe qui les dérangea à peine, juste pour leur demander le droit de les photographier. Je repense et m'interroge : faut-il capter le moment, sans rien dire, au risque d'être vu et que l'harmonie se brise ? Faut-il au contraire prévenir, demander, et tenter de recomposer, dans une pose nécessairement figée, la souplesse de l'instant qui nous a tant ému.
Je me demande comment faisait Doisneau. En prenant le métro, j'ai dans la tête une superbe photo... qui n'existera jamais.


Commentaires
Les Editions de Minuit, je crois.
Précisément, mais je ne voulais pas surcharger le billet avec ce détail.
Quant à fixer un instant à la Doisneau, je dirais qu'il s'agit de demander la permission de développer la photo après l'avoir prise. Ou alors suffisamment longtemps avant pour que l'attitude soit naturelle à nouveau. Dans le premier cas, on risque de se faire casser la figure et détruire son appareil photo, mais c'est accessoire, non ?
Tout à fait accessoire, en effet. J'aime bien ta première solution, j'essayerai la prochaine fois.
Ah, l'ironie de la photographe qui ne voyait rien de ce sursis...
C'est drôle, j'aurais juré qu'il s'agissait d'un homme. Cela dit, la photographiée non plus n'en voyait rien ; sinon, la photo aurait-elle été aussi belle ?