Il a 22 ans. Suis vieux
, dit-il. Après un deug d'informatique, il
s'est engagé dans une double licence mathématiques et informatique. Un tour de
force dont il s'est tiré, au prix d'heures de travail sans nombre, en étant
respectivement douzième (sur cent) et premier de promotion. Ses cours de
l'époque sont fascinants : de grandes fiches cartonnées, rangées dans des
pochettes plastifiées, dans un classeur. Ce qui lui permettait d'écrire sur les
pochettes quand il révisait, au feutre, en préservant le cours original. Et
puis il y a aussi le temps qu'il passait à travailler chaque partie.
Vertigineux.
Alors il a décidé de passer les concours pour rentrer en école d'ingénieur.
Il a manqué polytechnique d'une place, a été reçu aux ponts-et-chaussées et a
refusé pour entrer à télécom paris. La même année que moi.
J'ai passé un an sans lui parler, ou presque. Je ne connaissais de lui que
ses résultats scolaires, impressionnants - surtout dans les cours
d'informatique. Il a fini deuxième de promo sur la première année. Sur 120. (Le
premier étant un obscur colombien dont nous ne discuterons pas
aujourd'hui.)
J'ai découvert récemment qui il était. Du moins, j'ai appris à le connaître
un peu mieux. Il déprime sans discontinuer. N'a pas envie d'être ingénieur,
n'est venu ici que pour avoir un bon diplôme bac+5 avant de faire un éventuel
doctorat. Son stage de cet été fut une désillusion plus profonde encore :
six semaines (prévues initialement pour être huit, mais écourtées) à s'ennuyer
ferme sans rien avoir à faire, dans une entreprise à la bureaucratie
insoutenable, ni reconnu ni écouté. Bref, stagiaire inutile.
Il parle de suicide. Tout le temps. A tel point qu'on finit par ne plus trop
le croire. Sauf que... je me rappelle de l'enfant qui criait au loup. Et j'ai
peur.
Je t'aime, espèce d'abruti. Alors n'essaye même pas de te pendre. Même pas
en rêve. Je te choperais et je te buterais avant même que tu n'ais eu le temps
d'essayer.
Faut pas jouer à ça. Pas avec les gens qui t'aiment. Pas avec moi, en tout
cas. Compris ?