Huit heure sept. Sur la dalle de béton, encore luisante de pluie sous les
réverbères, dans le doux matin. Siffler les passantes. Croiser une
jeune fille, qu'on connaît à peine. Elle, tendue, en route pour un
examen ; moi, serein, rentrant chez moi. Lui sourire, imperceptiblement,
encouragement tacite. Attraper du coin de l'oeil, sans s'arrêter, son sourire
en réponse. Se sentir transporté par ce dialogue sans parole, cet instant
suspendu, volé au temps.
Huit heure douze. À l'orée du métro. Rencontrer une autre demoiselle, qu'on
connaît un peu mieux. Échanger une bise, quelques mots. La regarder partir,
déçu.
Incontestablement, l'émotion la plus profonde est passée lors de la fraction
de moment où l'on n'a rien dit à la première, se contentant de se comprendre
au-delà des mots. Bonheur simple, bonheur dérisoire, peut-être. Mais au combien
préférable à cette morne banalité, ces échanges vides de sens et remplis de
conventions qui peuplent le quotidien.
Il faut s'entraîner à saisir ces instants au vol, s'entraîner à en profiter,
et puis à les laisser repartir comme ils sont venus, par hasard. Il faut
s'entraîner à siffler les passantes.